Black
works, Quentin
Bajac, IN Rémy Marlot, Analogues, 2009
Entretien avec Michel
Poivert, Institut National d'Histoire de l'Art, décembre
2008
Ariane Chopard-Guillaumot, 2007
IN Saison vidéo 2005, entretien avec Mo Gourmelon,
2004
ART PRESS, N°299, Dominique Baqué,
mars 2004

Black
works, Quentin Bajac,
IN Rémy Marlot, Analogues, 2009
À Paris, Rémy Marlot habite le dernier numéro
du quai de l’Oise. L’immeuble se dresse comme une
proue de Paris face au canal et au parc de la Villette. C’est
ici que le tissu urbain commence à se desserrer : de l’autre
côté du canal, par-delà les pelouses du parc,
la ville se transforme en banlieue. L’endroit est proche
de ces limites et de ces périphéries qu’il
a entrepris de photographier depuis ses débuts. C’est
un lieu qui lui convient bien, un lieu chargé d’une
certaine poésie, qui convoque les fantômes de Marcel
Carné et de Jean Renoir, ceux du Quai des brumes et des
Portes de la nuit. La nuit, le quai est sans doute vide, parfois
même un peu inquiétant et le passant livré
aux sortilèges de l’ombre. C’est un lieu chargé
d’une certaine fiction et d’une certaine irréalité,
proche d’un décor de cinéma : un de ces espaces
que l’on a l’impression d’avoir connus d’abord
par les images fragiles du cinéma des années 1930
et dont la fréquentation véritable nous envoie aujourd’hui
comme un reflet, presque infidèle. Y aller est comme faire
la curieuse expérience d’un dédoublement inhabituel,
celle d’un épanchement de la fiction dans la vie
réelle.
Ce parasitage du réel par la fiction, cette porosité
des deux univers est au cœur du travail de Marlot. Au départ,
on dira qu’il y a la nuit : c’est dans l’obscurité
de Sans titre (2002), celle des périphéries des
villes helvétiques, qu’éclosent les premières
photographies qu’il considère aujourd’hui comme
ses œuvres, celles où, pour la première fois,
« il a arrêté de malmener l’image photographique
». L’obscurité a à voir avec une angoisse
diffuse. Elle a à voir avec, selon l’auteur, l’enfance
et les « craintes de la tombée de la nuit à
la campagne ». Celles de voir le jour se coucher et de se
retrouver seul, face à ses angoisses et ses images intérieures.
Pour conjurer la peur, on produira d’autres images, moins
immatérielles celles-ci, et qui prendront, tantôt
la forme des rêves, tantôt celle des cauchemars. Chacune
de ses séries sera donc comme un exorcisme : faire des
images, pour oublier la peur, faire des images comme on rêve.
Première série photographique revendiquée
par Rémy Marlot, Sans titre est un véritable laboratoire
de son travail ultérieur. On y trouve en germe nombre des
pistes qu’il explorera par la suite. La première
est une question d’état d’esprit. Les photographies
et, par-delà, toutes les images de Rémy Marlot,
qu’elles soient fixes ou animées, sont comme des
sous-entendus, des clichés qui refusent toute approche
directe, toute confrontation frontale avec leur sujet. Pour répondre
à une commande sur le thème de la violence pour
le Comité international de la Croix-Rouge, l’artiste
choisit de faire des photographies dans… les zones périurbaines
helvétiques de Lausanne, de Neuchâtel et d’ailleurs.
Images statiques, images vides, images qui déjà
apparaissent selon ses propres dires comme des « boîtes
à remplir ». Ce remplissage, avec lequel il aime
jouer, ce sera celui des « terreurs enfantines des autres
», et sans doute un peu des siennes serait-on tenté
d’ajouter. Ce mode de création l’amène
le plus souvent à opérer des glissements vers la
fiction. Dès Sans titre, ce passage insidieux s’effectue
grâce au choix du format, panoramique, qui conditionne la
réception du regardeur et l’invite à se constituer
en véritable spectateur. L’image devient porteuse
d’attente, chaque coin d’ombre semble s’auréoler
d’une menace potentielle. Plus qu’à la forme
du film, le format panoramique renvoie à l’idée
d’un récit filmé. L’exposition en triptyque
renforce l’idée d’une « amorce de narration
».
Sans titre inaugure une longue série de ces lieux périurbains,
suburbains, de ces non-lieux, dont, pendant quelques années,
Rémy Marlot a fait le cœur de son travail photographique
: les zones frontières de Limits (2003-2007), ponts, chantiers,
échangeurs routiers, voies ferrées, parkings, terrains
vagues et friches industrielles, le bâtiment désaffecté
envahi par les graffitis et la végétation, à
Pantin, dans la périphérie de Paris (Vertigo, 2006).
Ce n’est plus tout à fait la ville, pas encore la
banlieue, mais plutôt des lieux de transition, des parenthèses
dans le tissu urbain, de la même façon que, lorsqu’on
est en présence de la nature (Bad Ems, Saint-Claude, The
Valley), ce n’est pas la nature sauvage mais bien celle
habitée par l’homme qui retient son attention –
des espaces domestiqués (parcs, jardins, chemins) ou en
voie de mutation. Même la montagne de la série Saint-Claude
n’a pas grand-chose à voir avec la vision romantique
d’une nature pure et sauvage. Quant à l’ensemble
Jardins (2007), il est tout entier construit autour de l’opposition
entre la végétation et le bâti qui la contient
et la borde.
Dès Sans titre, les lieux de Marlot étaient vides
de toute présence humaine. Ils ne sont pas remplis depuis
et, lorsque des figures humaines les investissent, ce n’est
que de manière fugace, comme des ombres, des présences
spectrales. C’est la découpe sombre d’un homme
assis dans sa voiture, la nuit, sur un parking : il attend et
sa seule présence inhabituelle confère à
l’image, puis à l’ensemble de la série,
une valeur inquiétante. Ce sont les silhouettes blanches,
fragiles et furtives comme des fantômes, entraperçues
ou simplement rêvées, derrière les fenêtres
des Black Houses. Chaque présence confère à
l’image une amorce de narration, mais rien de plus. C’est
à la vidéo qu’il reviendra chez Marlot de
ramener de manière plus explicite l’élément
humain, et par là même une dimension narrative plus
affirmée : ainsi du zoom sur l’homme attendant dans
sa voiture, qui, dans sa vidéo Night 02:11 (2003), introduit,
de manière plus explicite et plus volontaire que dans la
photographie, une ébauche de fiction. S’il se meut
entre l’urbain et ses franges, entre la nature et la ville,
c’est également, serait-on tenté de dire,
entre la lumière et la nuit. Dès Sans titre, l’utilisation
de filtres colorés confère à l’ensemble
des scènes une tonalité particulière. Chez
Marlot, si l’obscurité est omniprésente, celle-ci
n’est jamais totale. Parfois incomplète, entre chien
et loup (Crépuscule, 2003), le plus souvent percée
de lumières : de Failed (2004) à Dream, nombre de
ses vidéos et, par-delà, de ses photographies sont
bâties autour de ces forts contrastes de valeurs : lumières
des manèges, néons des plafonds décrivent
une éternelle lutte entre l’obscurité et la
lumière. Dans ses photographies en noir et blanc, cet équilibre
est souvent malmené dans des jeux extrêmes autour
des rapports de valeurs : les contrastes des Black Churches et
surtout l’inversion des Black Houses, jusqu’à
la métamorphose complète de la réalité
environnante.
Car les stratégies de métamorphose du réel
sont nombreuses chez Marlot. Là où d’autres
se fixent des protocoles photographiques très rigoureux
et quasi invariables, lui préfère explorer les puissances
expressives du média, sans exclusive : de là une
extrême diversité des moyens employés et des
approches de l’objectif – presque au sens militaire
du terme – s’efforçant de prendre en compte,
sans a priori réducteur, toutes les possibilités
expressives de l’appareil.
Dans Black Houses (2006), c’est la valeur négative
qui est convoquée, dans le droit fil des recherches menées
dans l’entre-deux-guerres par les avant-gardes de tous bords
(surréalisme, nouvelle vision, expressionnisme) autour
de la dimension onirique de cette inversion. La banlieue pavillonnaire
française s’y révèle littéralement
sous une autre lumière. Car, toute onirique qu’elle
soit, l’inversion des valeurs engendre également
sa propre logique. Si elle instaure une perte de relief certaine,
elle ne se contente pas cependant de dématérialiser
son sujet. En modifiant le mode de perception traditionnel, elle
reconfigure différemment son objet, fait ressortir des
éléments auxquels on ne prête d’habitude
guère d’attention (les fils électriques par
exemple), bref joue également un rôle de révélateur.
Des remarques proches pourraient être faites dans l’utilisation
de cadrages inhabituels, que l’on pourrait presque qualifier
d’expressionnistes : la contre-plongée (Vertigo ou
Black Churches), la plongée (Black Houses encore, avec
sa plongée spectaculaire réalisée à
l’aide d’un élévateur à quatorze
mètres en surplomb). L’une comme l’autre d’ailleurs,
à l’instar de l’inversion des valeurs, appartiennent
à la grammaire classique d’une certaine modernité
photographique de l’entre-deux-guerres. Si elles ont assurément
perdu le caractère révolutionnaire, que leur avaient
conféré les avant-gardes, de desserrer le carcan
perspectif hérité de la Renaissance, elles conservent
néanmoins toujours cette valeur de métamorphose.
Ailleurs (Around Home), ce sera le zoom numérique à
gros grain qui, mettant à distance la réalité,
transforme les tours de la périphérie parisienne
en frêles constructions, fragiles et éphémères
comme des dessins à l’encre de Chine.
C’est désormais le lieu lui-même qui impose
les moyens et les approches utilisés. Ce refus d’une
posture documentaire et objective s’affirme de manière
encore plus exemplaire dans ses travaux vidéo. Jouant,
sans ordre préétabli, de rapprochements libres d’images,
sur le modèle du rêve ou des associations d’idées,
Marlot y démontre une proximité avec un certain
état d’esprit issu du surréalisme. Ses propres
archives filmiques et photographiques peuvent, bien des années
après leur réalisation, lui servir de matériau
de base pour de nouveaux films. Il y puise librement, selon la
méthode du found footage, attentif à la fois à
conserver un certain automatisme de la création et à
mettre au point une forme ouverte, débarrassée du
poids du logos, dans laquelle les images semblent comme s’imposer
d’elles-mêmes.
« J’essaie de traduire le sentiment de beauté
et de solitude que j’éprouve à cet instant
», résume Rémy Marlot lorsqu’il est
interrogé sur ses motivations. Nul dessein véritablement
documentaire n’anime son propos, mais bien plutôt
une volonté de rendre compte, de manière expressive,
par-delà l’enveloppe extérieure des sujets
photographiés, d’un genius loci, celui du sentiment
magique secrété par un lieu. Peu importe sa nature
exacte. À ce titre, le corpus qu’il photographie
a d’ailleurs connu, depuis trois ans environ, une évolution
notable : aux lieux proprement innommables, lieux sans qualités
des zones périphériques qui ont pendant un certain
temps retenu l’essentiel de son attention, Marlot semble
préférer aujourd’hui des lieux hautement civilisés,
lieux d’histoire et de culture, soigneusement circonscris
et identifiés, des lieux qui possèdent désormais
un nom. Sans titre, Limits, Images doubles, ont cédé
la place à l’opéra Garnier (Opéra),
au musée Rodin (Rodin, 2008), à l’église
baroque de Mayence (Saint-Ignaz, 2008), à l’ancien
hôtel Schloss Balmoral (Balmoral, 2007).
Ces stratégies de métamorphose (inversion des valeurs,
zoom, flou) ont toutes à voir d’une manière
ou d’une autre avec une disparition à l’œuvre
du motif photographié. Ses photographies peuvent apparaître
crépusculaires, pour reprendre le titre d’une de
ses vidéos, parce qu’elles portent en elles une fascination
pour le temps et ses outrages. Si l’attention de Marlot
est essentiellement retenue par des « formes et signes architecturaux
qui [lui] semblent étranges et mystérieux »,
tous ces lieux sont presque hors de l’usage et du temps.
C’est le suspens d’usage des lieux modernes (bâtiments
désaffectés, friches en attente, lieux vides de
présence humaine) comme l’inadéquation des
lieux anciens au monde contemporain qui confèrent, aux
yeux de Marlot, cette étrangeté et ce mystère.
Par-delà leur apparente diversité, le dénominateur
commun de nombre des lieux qu’il photographie, qu’il
s’agisse de ceux à l’abandon de la périphérie
parisienne ou d’une cathédrale gothique, est bien
ce passage inexorable et ravageur du temps. C’est bien ce
dernier qui est traqué dans les amas de pierres du monument
de Coblence, dans la patine des miroirs de l’hôtel
Biron, qui autrefois abritait l’atelier de Rodin et aujourd’hui
est transformé en musée, dans les couloirs déserts
de l’opéra, loin de ses fastes du second Empire,
et jusque dans les graffitis laissés sur les parkings helvétiques
et les friches industrielles de la banlieue parisienne : «
big brother is my godfather », « Saïd nique la
police », « génie sans gêne »…
Tous sont métamorphosés jusqu’à en
révéler une dimension presque spectrale. On se rappellera
à ce propos que c’est un intérêt pour
les témoignages photographiques des œuvres aujourd’hui
disparues du land art qui a guidé Rémy Marlot vers
la photographie : « Avec l’utilisation de la photographie
comme témoignage […] se construisait donc une sorte
de mythe avec des œuvres perdues matériellement, qui
n’existent qu’à travers le témoignage
photographique. » Nombre de ses images d’aujourd’hui
semblent rejouer ce processus, d’essayer de restituer des
œuvres, des époques ou des sensations perdues : photographier
Cologne et sa cathédrale, c’est, plus qu’enregistrer
un bâtiment, essayer de restituer d’une dimension
spirituelle aujourd’hui oubliée.
Attentive au passage du temps, la pratique de Rémy Marlot
est aussi elle-même marquée par une gestion très
personnelle du temps : lui-même souligne l’«
importance de la latence entre le temps où les images sont
enregistrées et le temps où elles existent dans
[son] travail ». On pourrait même souligner que son
travail est tout entier placé sous le signe d’une
double latence, celle de l’acte photographique lui-même,
qui lui fait privilégier la surprise de l’argentique,
le plaisir différé du développement et du
tirage, qui conserve à l’acte de prise de vue son
caractère presque aveugle et aux opérations ultérieures
leur dimension magique. Et puis l’autre latence, qui consiste
à créer volontairement un écart, à
laisser reposer ses images : ainsi des trois ans entre la réalisation
des prises de vues et celle des images des Black Houses, trois
cent cinquante images dont il ne retient que quelques vues. En
ce sens, Rémy Marlot étire de manière considérable,
bien au-delà de la simple opération technique de
prise de vue, le traditionnel délai de latence qui sépare
le moment où le photographe appuie sur le déclencheur
et le moment où la photo est effectivement réalisée.
Comme une période d’incubation où le cliché
trouve de lui-même sa place dans l’œuvre, parfois
même, sans doute, à l’insu de son auteur.

Entretien avec Michel Poivert, INHA,
2008
Michel Poivert : Nous avons aujourd’hui le plaisir d’accueillir
Rémy Marlot qui a non seulement une activité nourrie
dans le domaine de l’image photographique, mais aussi dans
le domaine de la vidéo et dans celui de l’installation.
Peux-tu nous rappeler ta formation ?
Rémy Marlot : J’ai 36 ans, j’ai étudié
tout d’abord aux beaux-arts de Dijon entre 1991 et 1995,
puis à la faculté de Saint Denis et l’histoire
de l’art à Paris 1 où j’ai rencontré
Michel Poivert à Michelet. J’ai arrêté
mes études lors de ma première exposition en 1996 au
Musée Zadkine avec une pièce photographique, A perte
de vue dans le sens de mon corps, qui était installée
dans le jardin et qui est restée un an et demi en place.
J’ai commencé la photographie à Chalon-sur-Saône
berceau de l’image, où j’ai étudié
avec Paul Jay, ancien conservateur du musée Nicéphore
Niepce. J’ai aussi longtemps fréquenté la
bibliothèque du musée.
MP :Quelle était ta relation, ton intérêt
face à la production de tes contemporains, notamment à
l’école des beaux-arts ?
RM : Je m’intéressais particulièrement à
l’époque de mes études au Land art et son
utilisation de la photographie comme témoignage. C’était
une documentation des performances, impossibles à voir
pour le public puisque les œuvres étaient bien souvent
réalisées dans le désert ou dans des lieux
inaccessibles. Se construisait donc une sorte de mythe avec des
œuvres perdues matériellement, qui n’existaient
qu’à travers le témoignage photographique.
MP : Partageais-tu ton travail avec d’autres étudiants ?
RM : Non, je ne partageais pas mon travail. Je reste assez attaché
à l’idée de l’atelier où l’on
travail seul. L’exposition est le moment de la présentation
au public après un temps de réflexion, de maturation,
de révélation de l’image. On peut démarrer
sur la première série d’images Sans titre,
produites en 2002. Ce sont des images commanditées par
la Croix Rouge et le CICR à l’occasion de « l’Exposition
Nationale Suisse », sorte d’exposition universelle
qui n’avait pas eu lieu depuis 1964. Le titre de l’exposition
était Le jardin de la violence. Montrer la violence en
photographie n’est pas chose aisée, j’ai pu
d'abord penser à Chris Burden qui se fait tirer une balle
dans le bras, à des performances. Je me suis longuement
interrogé sur la représentation de cette idée
et c'est finalement le paysage urbain suisse qui m'a paru comporter
cette violence, à travers mon regard d'étranger.
Il en résulte une série de quinze photographies
qui ont été réalisées dans différentes
banlieues de Genève, de Fribourg ou de Neuchâtel.
Ce sont des vues nocturnes de lieux publics dans lesquels je me
suis fait peur, seul, avec mon boîtier moyen format et mon
pied photographique. Le format allongé reproduit un peu
le format cinémascope.
MP : Peut-on dire face à cette série, que tu poses
déjà des éléments que l’on va
retrouver par la suite : la nuit, l’ambiance angoissante
et assez cinématographique ?
RM : C’est vrai que cette série initie le reste de
mon travail, c'est-à-dire les vues nocturnes, le sujet
urbain, l’absence de l’humain sur les clichés,
une dramaturgie qui s’installe avec des lumières
étranges, ici des dominantes vertes. Mais c’est aussi
la première série dans laquelle j’ai arrêté
de malmener l’image photographique et où j’ai
commencé à faire « de la photographie ».
Ces images sont également inspirées d’une
série que j’avais réalisée en 1988-1990 :
des vues nocturnes de Chalon-sur-Saône en noir et blanc,
grâce à un boîtier 24 x 36. C’est la
série qui ancre mon retour dans la photographie et dans
l’image.
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Ariane
Chopard-Guillaumot
Il y a la poésie des choses qu'on ne regarde pas. Les rues
vides, les ordures, les station services, une entrée de
garage, offerts aux yeux du spectateur dans ce que le cadrage,
la lumière, l'agencement des couleurs, des textures comme
autant de touches picturales ou la composition, leur confère
de beauté.
Les vidéos de Rémy Marlot se situent à la
croisée des genres, empruntant une esquisse d'intrigue
au cinéma, sa structure au monde des rêves, son esthétique
à la peinture et à la photographie, comme les couleurs
de paysage flamand de QTCYLL, l'intégration fréquente
de photographies tirées de séries comme Sans
Titre dans Night 02:11, les Black Houses
dans Crépuscule ou l'apparition fantomatique d'images
familiales dans Dream, ainsi que la complexité
de son rythme et sa gamme de sentiments à la musique.
Souvent composées de plans fixes, comme de la photographie
en mouvement, les vidéos de Rémy Marlot suggèrent
un scénario jamais véritablement défini qui
emprunte au scénario classique par le biais d'images devenues
comme des codes cinématographiques. Il y a, par exemple,
le rideau de Grand Hôtel qui se soulève
sur une rue de province déserte, la nuit. Doit-on chercher
un quelconque indice dans cette rue observée prudemment
derrière le rideau? Nous ne saurons pas qui regarde cette
scène ni ce qui est observé, ni pourquoi, nous ne
verrons rien d'autre que ce rideau, mais il reste un sentiment
très vif d'inquiétude.
Dans le processus de fabrication des vidéos, il n'y a pas
de scénario préétabli. Rémy Marlot
collecte puis stocke des images, bien avant d'avoir une idée
précise de la vidéo qui naîtra. Puis, la confrontation
de certains rushes présente un intérêt visuel
qu'il s'agira pour lui de dégager. C'est ici que commence
le montage, la composition des vidéos qui n'est pas simplement
linéaire, mais dont les couches se superposent et se répondent
comme une partition d'orchestre. Les images sont retouchées,
pour en souligner l'esthétique, et leur donner une unité
dans la lumière, les couleurs et les contrastes.
Ces images mettent immédiatement l'imagination du spectateur
en éveil, et chacun trouve dans ces bribes de scènes
le matériau de sensations oubliées, comme dans les
rêves. Rémy Marlot opère des glissements logiques
sans pour autant que la lecture de la vidéo soit entravée.
Dans Night 02:11, par exemple, l'absence de personnages
de fiction, ramenés à la caméra subjective,
place le spectateur dans les conditions d'un rêve qui reste
pourtant le produit de l'esprit d'un autre. Si l'œuvre n'a
pas été créée pour le spectateur,
elle lui est cependant offerte lorsqu'elle est montrée,
présentée, et il ne tient qu'à lui de se
l'approprier, d'entrer en résonnance avec elle et de lui
imprimer un sens personnel. C'est par l'identification du sentiment
que chacun peut y reconnaitre quelque chose de soi. Les frayeurs
enfantines, dans le dédale de la cave de Failed,
la magie des apparitions des maisons de conte de fées dans
Crépuscule, la similitude de la construction de
certaines vidéos avec les rêves (Night 02:11,
Dream), ou le sentiment de beauté comme la forêt
bleue de Blind en sont des exemples. Chaque spectateur
est renvoyé à soi-même, dans le ressenti d'une
émotion naissante, comme devant un miroir personnel, qui
dévoilerait non plus la surface de son être, mais
peut-être ce qu'il a de plus intime, comme le fait la musique.
Les vidéos de Rémy Marlot ne portent pas de message
particulier, ne revendiquent rien et ne cherchent pas à
convaincre. Elles sont seulement le reflet d'une pensée
construite, développée au fil des travaux et des
ans. Il y a dans son travail l'idée d'évoquer autre
chose, de s'ouvrir sur un ailleurs.
En dehors de la musique et de certains sons qui viennent s'y mêler,
les vidéos sont muettes, un peu comme un film muet qui
serait accompagné par la bande son, même si cette
bande revêt une importance particulière dans les
vidéos de Rémy Marlot. La musique ne vient pas illustrer
l'image, mais elle lui adjoint une nouvelle gamme de sensations
et de sentiments. J'aimerais souligner que la technique et le
rythme du montage sont très proches, dans l'esprit, de
la composition musicale. Pas moins de 50 plans ont été
nécessaires à la construction des 2 minutes de QTCYLL,
pour lui donner cette apparence de fluidité et de simplicité.
Certaines séquences sont inversées, d'autres superposent
jusqu'à 5 plans (on retrouve cette même technique
de montage dans Crépuscule, ou Starring)
et viennent rythmer le tempo de la marche du train. Sur ces images,
le neuvième contrepoint de l'Art de la Fugue se
développe, dans l'évidence de sa beauté,
la limpidité de ses phrases, qui résulte cependant
de l'extrême complexité de sa composition, comme
un écho. Il faut encore avoir présent à l'esprit
le fait que Rémy Marlot ne compose jamais une vidéo
à partir de la musique, mais que la musique est choisie
une fois le montage terminé. Il ne s'agit donc en aucun
cas d'illustrer le propos de la musique, mais de l'adjoindre aux
images, comme une voie possible d'appréhension cohérente
de celles-ci.
Les images qui s'effacent, l'oubli, la négligence qu'on
a pour les choses dont on sait qu'elles seront toujours là,
et qui par leur présence deviennent invisibles pour nos
yeux.
Restera le souvenir des choses, plus vif, jamais juste, plus beau
ou pas, peut-être, parce qu'il est perdu, mais pas sa sensation.

Dominique Baqué:
...Avec Out-of-the-way(1)
de Rémy Marlot, c'est à une subtile dialectique
entre grâce et laideur, pauvreté de l'image et inquiétude
du sens que l'on assiste, le plasticien faisant également
dialoguer, de façon parfaitement convaincante, photographie
et vidéo.
Paysages de non-lieux, pris entre le périphérique
et le boulevard des Maréchaux, baignés par une obsédante
lumière verte, jardins publics dessertés de toute
présence humaine, cours de tennis vide, une fleur solitaire
incongrument posée face à des rideaux sales qui
transpirent l'ingrate vie parisienne du nord de la capitale, un
lavabo marbré de calcaire orangé: à chaque
fois, deux vues prises consécutivement sur le négatif,
avec au centre de l'image une bande noire, mettent en regard deux
points de vues décalés sur le même sujet et
induisent des décalages, accident, secousses perceptives-une
enseigne clignote sur l'une des deux images, elle s'est discrètement
éteinte sur l'autre. Ingratitude de ces Images-doubles,
certes: mais sur un autre mode que chez Fastenaekens, il arrive
parfois, comme un don subreptice , que la beauté surgisse.
Ici la fleur est certes modeste, mais elle persiste, insiste,
dans la laideur de son environement arbitrairement imposé.
Là, dans un dytique pris à Genève, des vitrines
démodées aux robes rouges et vertes évoquent,
dans leur immobilité atemporelle et mélancolique,
certains tableaux d' Edward Hopper. Ailleurs enfin, la ville nimbée
de nuit, striée parfois par l'éclat des enseignes
lumineuses, en appelle à une rêverie inquiète,
comme si la menace planait, inassignable, délétère
: ainsi dans la vidéo Night 02 :11, féerique autant
que cauchemardesque. Une cabine téléphonique trouant
de sa clarté blanche l'opacité de la nuit, une station
service, un parking désert, puis l'enfouissement progressif
dans ce chemin de nuit, cette trouée sombre dans laquelle
s'enfoncer est toujours-déjà un enlisement , une
perte à soi-même et soudain, évènement
visuel autant que fantastique, ce manège de chevaux de
bois qui tourne trop vite, ce flash rapide sur un revolver noir,
cette tête de mannequin qui roule sur des escalier... Tandis
que le bruit, assourdissant, le périphérique, c'est
toute la conscience du sujet qui se voit dévoré
par d'inavouables terreurs enfantines quntant que par la hantise
du meurtre probable à venir. Mais rien n'est ouvertement
montré: rien d'extraordinaire ni d'horrifique, somme toute,
si ce n'est cette angoisse diffuse qui imprègne les lieux
et rôde aussi autour de quatre vues nocturnes, au format
cinématographique, prises à la périphérie
de grandes villes suisses éclairées de lumières
que l'on imagine volontier punitives, et où errent quelques
rares spectres aux contours indéfinis.
Et si QTCYLL, vidéo rythmée par une fugue de Bach
et faisant défiler sous une luminosité plus apaisée,
presque picturale, des brides de paysages entre Paris et Neuchâtel,
semble atténuer la menace diffuse dans le reste de l' œuvre
, Around Home en revient brutalement à la grande ville,
en un long mouvement panoramique qui balaie les tours siglées
des enseignes Philips, Daewoo ou Sony, à la trame fortement
grainée, tremblée, comme si les bâtiments
menaçaient à tout moment de se défaire, de
s'affaisser sur eux même, en faisant un écho lointain
mais obsédant à l'écroulement des Twin Towers
après le crash terroriste du 11 septembre. La ville dans
sa dureté, sa cruauté, que vient parfois apaiser,
comme un rêve suave autant qu'impossible, une courte séquence
sur des arbres aux fleurs rosées, tandis que s'adoucissent
les flux musicaux de la cinquième Bachiana Brasileira .
Dialectique subtile entre terreur et la grâce qui anime
l'opus photographique, narratif et cinématographique de
Rémy Marlot
(1) titre de l'exposition personnelle, Espace d'art Yvonamor Palix,
14 novembre 2003-24 janvier 2004

Entretien
avec Mo Gourmelon, à l'occasion de Saison Video 2005
Mo Gourmelon : Tout d’abord,
un film si bref soit-il comme Crépuscule détient,
me semble-t’-il, une dimension fictive. Une phrase échappée
du livre de Paula Fox, Le dieu des cauchemars : « Ils ont
roulé à travers les heures sombres jusqu’à
une aube rose pâle. Il y avait une sensation d’eau
dans ce voyage, comme s’ils avaient été dans
un bateau, et non une voiture... » est entrée, pour
moi, en résonance avec ce film. Acceptez-vous ce genre
de lecture ?
Rémy Marlot : Peut-être quelques mots sur cette vidéo
avant de répondre à vos questions. Elle a été
réalisée à bord du TGV pour les images du
début, à la frontière suisse avec les alpages
qui glissent derrière la vitre. Les images furtives (maisons)
ont été réalisées un an plus tard
à Bourges, à l’aide d’un élévateur
à quatorze mètres en surplomb.
Il existe quatre ou cinq versions de cette vidéo, qui a
pris presqu’un an de travail. En général,
j’ai toujours énormément de rushes avant de
commencer à monter. Les images sont stockées, relues,
puis assemblées dans une fiction. Pour celle-ci, je parlerais
davantage d’un poème évoquant l’enfance,
avec les craintes de la tombée de la nuit à la campagne.
Mes films ne racontent rien de précis, je travaille toujours
sur les émotions que procurent les images en association
avec la musique. Ils restent toujours très énigmatiques,
sans début ni fin, avec seulement des bribes d’intrigues,
des indices. En cela, ils fonctionnent comme des miroirs, c’est-à-dire
que c’est à la personne qui regarde, de reconstituer
un récit, s’il y a lieu.
MG : Se référer à l’enfance et aux
« craintes de la tombée de la nuit à la campagne
» est une donnée partagée. Quel est ou quels
sont ces moments qui vous incitent à filmer ?
RM : Je suis photographe et j’ai toujours avec moi deux
appareils photo dont un me permet de filmer. Je réalise
des séquences un peu partout, de lieux dont un caractère
“magique” se dégage. J’essaie de traduire
le sentiment de beauté et de solitude que j’éprouve
à cet instant là. Je pense à des moment comme
la nuit, la pluie ou le vent dans les arbres, sur lesquels mon
regard se penche.
MG : Les indices dont vous parlez sont-ils, par exemple, les coups
de feu, le revolver jeté à terre et la tête
de mannequin dévalant l’escalier... dans Night 02
: 11 ? L’appréhension de la ville et ses promesses
bascule du féerique au menaçant. Il y a aussi un
renversement musical qui contribue très fortement à
ce bouleversement...
RM : Oui les indices peuvent être la tête ou le revolver.
Ils viennent inscrire, en se juxtaposant les uns aux autres, une
autre histoire dont on doit reconstituer les fragments manquants,
c’est-à-dire un meurtre. Cette vidéo fonctionne
comme un rêve, avec une logique particulière et un
basculement qui se traduit par le traitement plus rapide des images
au centre (après la scène du manège), caméra
à la main. La musique à ce moment là aussi,
est en rupture, avec entre autres, un volume sonore plus élevé.
Les images du début et de la fin (plans de villes avec
zoom) ont été réalisées en Suisse
à l’occasion de l’exposition nationale suisse
et commanditées par le CICR ( Comité International
de la Croix rouge) sur le thème de la violence. Elles sont
très esthétiques et donnent un sentiment de calme
mais aussi d’étrangeté que j’ai pu ressentir
lors de la prise de vue. Ce sont donc des photographies qui sont
animées numériquement et qui glissent doucement
pour nous faire pénétrer dans ce rêve avec
un zoom avant.
La partie centrale, a été filmée bien après,
au parc de la Villette, devant chez moi. La cheminée, l’escalier,
sont des plans réalisés depuis mon immeuble ou mon
appartement. La tension est en fait due à un événement
autobiographique réel, alors que j’étais en
train de faire ces plans, j’ai évité une agression.
Le tout a été monté après. Je ne travaille
jamais avec un scénario que j’aurais pu écrire
auparavant, et c’est donc en travaillant sur des centaines
de rushes que j’assemble que les histoires naissent. La
musique est toujours ajoutée après le montage, afin
que le rythme visuel puisse être suffisamment soutenu.
MG : Cette non-préméditation du tournage se retrouve-t-elle
dans Around Home ? Je suis très frappée dans ce
film - puisque vous n’hésitez pas à évoquer
la facture de vos images – par leur texture proche de la
dissolution. Je pense, dans un tout autre registre aux paysages
urbains peints par Philippe Cognée.
RM : Around Home a été réalisé à
Paris et filmée depuis la coupole du Panthéon, elle
propose un regard sur la ville, dans un long mouvement panoramique
qui balaie les constructions qui la jalonnent. L’image en
noir et blanc, qui a été réalisée
au zoom numérique, procure aux plans un grain très
fort, mis en relief par la lumière très contrastée
de l’été. Sa texture évoque les images
d’archives ou celles des médias en temps de crise.
La bande son qui mêle les bruits du périphérique
à la mélancolie de la cinquième Bachiana
Brasileira renforce le sentiment d’étouffement de
la ville et de sa beauté irréelle.
Effectivement pour moi, le travail sur les images en vidéo
s’apparente beaucoup avec la peinture. Toutes les lumières
sont retravaillées, contrastées, recolorées.
Car les images brutes lors des prises de vue sont très
plates et pauvres, en général. Pour Around home,
le zoom numérique était indispensable pour cadrer
les constructions très éloignées et permettre
d’essayer de voir plus loin. Au montage, le tout a été
basculé en noir et blanc, avec un renforcement des contrastes,
ce qui donne cette idée de dissolution et de mirage.
Pour les vidéos comme Failed ou Grand Hôtel, les
images sont faites avec un appareil photo qui enregistre 15 images
par seconde avec une résolution de 320 x 240 pixels ce
qui est très inférieur à un capteur vidéo
qui est a 720 x 576 pixels (25 images par seconde), ce qui donne
un grain très fort a l’image et je pense un certain
expressionnisme, proche de celui du cinéma des années
1910-30 dont des films tels que Metroplis de F. Lang, Yvan le
Terrible d’ Eisentein, ou Nosferatu de Murnau m’ont
marqué.
MG : Pourquoi avoir eu recours cette fois à cette cinquième
Bachiana Brasileira de Heitor Villa-Lobos dont l’interprétation
délivre une intense charge émotionnelle?
RM : En effet, la musique de Villa-Lobos est un hymne à
la nature et rivalise avec les bruits assourdissants du périphérique
comme une lutte et arrive à une explosion lyrique sur les
images du cerisier en fleurs. Ce moment là est comme une
grande respiration après une surcharge de bruit et de contraste.
Comme je le disais précédemment, le sentiment qui
se dégage de chaque vidéo est important et la musique
vient donner un tonalité particulière. Il y a toujours
de nombreux essais pour coller au plus près de l’émotion
que je souhaite traduire.
MG : Vous insistez sur le caractère spontané de
la saisie de vos images comment s’opère donc le montage
et le choix ultérieur des musiques ?
RM : Je laisse toujours beaucoup de temps entre le temps de la
prise de vue et celui du montage, afin de vérifier la validité
de la plasticité des plans et de l’émotion
qui s’en dégage.
Beaucoup de rushes restent inutilisés, d’autres sont
assemblés, en fonction de leur lumière, de leur
proximité formelle et composent ainsi les mots d’une
phrase, qui deviennent une séquence, puis une vidéo.
Les images assemblées ainsi construisent une narration,
un développement temporel, une fiction.
Le choix de la musique est confié à Ariane Chopard-Guillaumot
et entre en résonance (dans un repertoire souvent classique)
avec le montage car il existe, je pense, dans mon travail vidéo,
une grande similitude structurelle entre la composition musicale
et certains de mes films. Je pense par exemple a QTCYLL dont les
plans peuvent évoquer l’écriture de la fugue,
comme entre autres, l’inversion de certains plans.
La musique est aussi un élément narratif essentiel
qui donne sa propre inflexion au récit, en en offrant une
première interprétation.